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Mon point de vue sur le piratage

Par Jupiter Phaeton

J’entends beaucoup de gens se plaindre du piratage concernant les livres et des revenus que ça leur vole, j’avais déjà fait un article sur le piratage ici, mais je ne me suis pas vraiment exprimée concernant mon point de vue sur la question et l’avenir que je voyais pour le piratage d’ebooks.

Déjà, aussi injuste que ça paraisse à certains auteurs, le piratage est quelque chose de complètement normal dans l’évolution de la technologie. Les industries de la musique, de la télévision et du cinéma l’ont vécu puissance mille avant l’industrie du livre (qui a mis plus de temps à se lancer dans le digital) et elles ne se sont pas écroulées pour autant. Il y a eu exactement les mêmes interrogations que celles que nous avons aujourd’hui pour le livre dans ces autres industries.

Prenons l’exemple de la musique. Au début des années 2000, télécharger était devenu une seconde nature, non ? Pourquoi acheter un CD qui coûtait horriblement cher, quand on pouvait télécharger de la musique et découvrir de nouveaux horizons musicaux qu’on n’aurait jamais découvert si le piratage n’avait pas existé ? Combien d’artistes ont été découverts grâce au téléchargement, parce que leur musique était accessible de manière gratuite ? La difficulté est qu’effectivement, ils n’ont pas touché de droits d’auteur là-dessus. Le téléchargement a bouleversé la manière dont fonctionnait l’industrie de la musique à l’époque. Après le téléchargement, qu’est-ce qu’il y a eu ? Les streamers, qui permettaient d’écouter de la musique sans payer. Puis il y a eu Deezer et Spotify, qui au début fonctionnaient grâce à la publicité, avant de proposer un abonnement payant.

Et maintenant, qui n’a pas Deezer ou Spotify ? C’est devenu banal pour écouter de la musique et on ne se pose pas la question de savoir si tu as un compte, on se demande juste si tu as un compte chez Deezer ou chez Spotify. Les mœurs ont évolué si vite sur le sujet en vingt ans que c’en est dingue. Et du coup, la manière dont sont rémunérés les artistes aussi. Ils ne gagnent plus de l’argent en vendant des CD parce que c’est devenu une rareté de posséder l’exemplaire physique d’un disque, ils gagnent de l’argent à travers le streaming de leur musique. Est-ce qu’ils gagnent bien leur vie du coup ? La réponse est difficile à apporter, puisque la majorité des artistes ont un label, qui touche les redevances versées par Spotify, et on ne sait pas comment l’argent est redistribué derrière. Ce qui est bon à savoir c’est que l’industrie de la musique est en croissance. Elle a pris 40 % de croissance depuis 2014, notamment grâce au streaming (donc Spotify, mais aussi YouTube). Des organismes comme Spotify ont permis de légaliser l’écoute digitale de titres, en reversant de l’argent aux artistes. Si tu veux en savoir plus sur le fonctionnement de Spotify, tu peux aller sur le site qu’ils ont créé et qui essaie d’être transparent sur la manière dont les revenus sont versés : https://loudandclear.byspotify.com/.

Si tu cherches juste une info du style « combien un artiste gagne-t-il par écoute de sa chanson sur Spotify ? », The Trichordist a déjà réfléchi à la question et a estimé à 0,003 31 $ le revenu généré par une écoute d’un titre. Comme indiqué plus haut, ce n’est pas ce qui tombe dans la poche de l’artiste forcément, sauf si celui-ci s’est auto-enregistré, mais c’est ce que Spotify reverse en moyenne par écoute d’un titre (donc au label) selon The Trichordist (site crédible). Attention, le système de Spotify ne fonctionne justement pas par écoute de titre, c’est une simple estimation. Le système fonctionne par parts de marché, mais je te conseille de filer sur le site de Spotify si tu veux en savoir plus, car cet article porte sur LES LIVRES.

Yeap. Parce que ce qui s’est passé dans l’industrie de la musique s’est aussi passé dans l’industrie du film et des séries. Des plateformes comme Netflix ont permis le streaming payant accessible facilement pour les films et séries télévisées et maintenant est-ce que tu demandes à tes amis ce qu’ils regardent à la télé ? Non, tu leur demandes quelle série ils regardent sur Netflix.

Pour les livres, le chemin est déjà tracé : avec l’abonnement Kindle, Amazon a lancé l’équivalent d’un Spotify ou d’un Netflix pour le livre. Alors pourquoi est-ce que ça n’a pas encore pris le dessus sur le piratage ? D’abord parce que le livre souffre d’une difficulté supplémentaire face aux disques, aux films et aux séries. Tu regardais déjà tes films et séries sur un écran, on ne t’a pas demandé de changer d’outils pour les regarder. Tu écoutais déjà ta musique à travers une machine, tu as juste changé de machine. Au lieu d’un lecteur CD, tu as un smartphone et une enceinte ou des écouteurs.

Le livre lui a subi un changement drastique : il est passé au numérique. Déjà, il y a les réfractaires à la liseuse, et ils ont beaucoup d’arguments. Je t’épargne les « je préfère le toucher du papier » et autres, je te donne l’argument le plus percutant pour moi : si tu possèdes une liseuse et que tu te dis que c’est plus écologique que d’acheter un livre, sache qu’il faut en lire au moins 100 sur ta liseuse pour qu’effectivement ce soit plus écologique. Si tu es un heavy reader, il y a de grandes chances que tu atteignes rapidement ce stade, mais si tu n’en es pas un, il te faudra probablement 5 à 10 ans pour atteindre ce nombre. Or, d’ici 5 à 10 ans, ta liseuse ne fonctionnera peut-être plus aussi bien et il faudra en changer… et bim, nouvel impact environnemental. Si tu veux en savoir plus sur ce sujet, tu peux cliquer ici. Donc je ne risque pas de cracher sur les réfractaires à la liseuse pour ce simple argument environnemental :).

Du coup, le passage au digital pour le livre n’est pas un virage simple et il pose plein de questions. Il y a des réfractaires, mais il y a aussi des gens qui « n’y croient pas », notamment dans l’industrie du livre. Ce qui fait que les maisons d’édition et les libraires n’emboîtent pas le pas à une grande entreprise comme Amazon, avec laquelle ils sont en conflit en plus (pour des histoires de prix). Or, si les maisons d’édition ne participent pas à ce virage numérique en proposant leurs romans dans l’abonnement Kindle, ne jouent pas le jeu de la baisse des prix en numérique (on voit parfois des livres quasiment au même prix en numérique et en papier), alors forcément l’abonnement Kindle ne peut pas prendre son envol et devenir une généralité, puisque le catalogue ne contient pas la majorité des titres que les gens liraient. J’entends la voix d’autoédités qui s’apprêtent à me dire que le problème, c’est l’exclusivité numérique nécessaire quand on est dans l’abonnement Kindle, qui ne permet pas aux maisons d’édition d’être sur d’autres plateformes et je t’arrête tout de suite, non, il n’y a pas d’exclusivité obligatoire pour être dans l’abonnement Kindle quand on passe par un distributeur numérique (comme Immatérielle par exemple, ou encore Books on Demand). Tu peux être dans l’abonnement Kindle et être disponible sur toutes les plateformes. L’exclusivité est valable uniquement quand tu publies à partir d’un compte KDP.

Je pense que c’est ce qui participe à l’importance des titres autoédités disponibles sur les plateformes de téléchargement. Le fait de n’être disponible que sur Amazon pousse certaines personnes à télécharger illégalement le titre pour pouvoir le lire sur leur Kobo ou sur une autre tablette.

De la même manière que pendant les années 2000 tu as téléchargé plein de titres de musique que tu n’as jamais écoutés, sache que la pratique est similaire avec le téléchargement d’ebooks, il y a plein de gens qui téléchargent… pour télécharger. Dans l’idée que peut-être un jour ils voudront lire ce titre, mais qui ne l’ouvrent jamais. Ces gens ne passeraient pas à l’achat s’ils en avaient la possibilité, ils n’emprunteraient pas ton livre, ce n’est pas une perte financière pour toi. C’est un point important à retenir. Le nombre de téléchargements illégaux ne représente pas le nombre d’ebooks que tu aurais pu vendre.

Alors, qu’en est-il de l’avenir de l’ebook ? Difficile à dire. Le virage numérique pour le livre est complexe. On ne change pas les mœurs aussi facilement, basculer d’un livre papier à un livre numérique n’est pas aussi simple et maintenant, il y a l’audiobook en plus ! Les grands acteurs de l’industrie du livre en France ne jouent pas le jeu d’Amazon et on peut comprendre pourquoi ils ne le veulent pas. On peut aussi se poser la question de savoir s’ils freinent une évolution naturelle qui aura lieu quoi qu’il arrive, ou s’ils estiment que le livre numérique n’est pas une tendance à encourager et qu’il ne prendra jamais le pas sur le livre papier.

C’est pour ça que le téléchargement est encore actif dans l’industrie du livre, parce que la transition est lente et que nous ne présentons pas un front uni. C’est ce qui laisse tout le loisir aux pirates de trouver les solutions qui leur conviennent le mieux. Mais ne nous leurrons pas, si le phénomène du piratage est aussi massif, ce n’est pas uniquement par volonté de télécharger gratuitement, c’est aussi parce qu’on n’a pas encore proposé aux lecteurs la solution adaptée à tous leurs besoins.

Cela étant dit, j’ai parlé des conséquences du piratage sur mes propres romans dans cet article. Depuis que nous avons mis en place une lutte contre le piratage pour mes romans et que nous traquons les sites de téléchargement illégal, on a observé une augmentation des ventes. Le pourcentage que je vais donner est à prendre avec des pincettes car il est difficile d’estimer si certaines augmentations sont liées à une meilleure communication ou au retrait des titres piratés ou d’autres raisons. Mais on estime à 20-30% l’augmentation des ventes liées à l’arrêt des téléchargements illégaux de mes romans.

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4 Commentaires

Lectrice-en-passant avril 14, 2021 - 8:01

Un avis personnel : il ne faut tout de même pas surestimer cette part qui « télécharge pour télécharger », et à l’inverse ne pas sous-estimer ceux qui téléchargent bien pour lire et ne pas payer.

Maggie Stiefvater (auteur YA américaine) avait fait une expérimentation après la chute des ventes de l’un des tomes de sa série (qui avait poussé l’éditeur à baisser le tirage du suivant). Elle a créé une fausse version piratée mis en ligne sur tous les sites pirates. Résultat : personne n’arrivait à trouver une vraie version gratuitement… et ses ventes (légales) ont explosé, conduisant son éditeur à lui acheter une nouvelle trilogie. Ce qui illustre bien qu’une partie non négligeable des téléchargements illégaux étaient bien des téléchargements pour ne pas avoir à payer, et non pour voir ou car ils ne trouvent pas le bon format.
Je ne retrouve plus son post de blog à ce sujet mais voici une interview au Guardian : https://www.theguardian.com/books/2017/nov/06/pirated-ebooks-threaten-future-of-serial-novels-warn-authors-maggie-stiefvater)

Bien sûr on parle ici d’un auteur édité traditionnellement, mais il n’y a pas de raisons pour que les mêmes mécanismes jouent pour les auto-édités.

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Jupiter Phaeton avril 15, 2021 - 7:13

Hello,
J’ai rajouté un paragraphe dans l’article pour parler des conséquences du piratage sur mon propre cas. Si je ne parle pas beaucoup de ceux qui téléchargent effectivement et lisent bien, c’est parce que je l’ai déjà fait dans un article précédent et que je voulais exprimer un autre point de vue cette fois-ci. Néanmoins, je comprends que les gens qui n’ont pas lu l’article précédent s’imaginent après la lecture de cet article, que je cautionne le téléchargement illégal. Ce n’est pas le cas, c’est pourquoi suite à ton commentaire, j’ai rajouté un paragraphe pour expliquer clairement quelles sont les conséquences pour moi et quelle est l’augmentation de nos revenus depuis que nous luttons contre le piratage.
Merci pour ton lien 🙂 Effectivement l’impact est beaucoup plus important chez les livres publiés traditionnellement que dans l’autoédition.

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Lectrice-en-passant avril 15, 2021 - 3:28

Super, merci pour le complément d’information. Mon message n’était pas une critique de l’article, qui est une base de discussion très intéressante. Je voulais rajouter un élément d’information, j’espère que le message n’est pas mal passé ! 🙂

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Jupiter Phaeton avril 16, 2021 - 7:46

Pas du tout ne t’en fais pas ! Je trouvais ça pertinent et effectivement je pense que c’était important que j’ajoute ce paragraphe puisque tout le monde n’ira pas lire l’ancien article que j’ai fait sur le sujet où au contraire, j’explique le manque à gagner pour l’auteur 🙂
Donc non ne t’en fais pas, ton message a été très bien perçu et il était pertinent et il rajoute des informations très intéressantes à la discussion !

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